| Le trublion de la grâce : à l’écoute du duende |
|
|
|
| Written by Mathilde Branthomme (Montréal) | |
|
Wir sehen, daß in dem Maße, als, in der organischen Welt, Nous voyons que, dans le monde organique,
La grâce appartient à l’éther. Qu’elle s’élève ou qu’elle descende, qu’elle habite le corps de la danseuse, celui de la marionnette, ou qu’elle soit vécue par l’homme prostré dans sa prière, elle demeure emprunte de pureté. On retrouve le duende avec force dans la corrida, la course de taureaux, où il est perçu par le public comme ce qui fait du combat entre le matador et le taureau une danse porteuse d’éternité. Domaine de la mort, de l’art et de la mesure pour Lorca :
Deux corridas et une novillada. Trois images flamboyantes gravées dans mon esprit. Je ne sais pas si elles étaient bonnes ou mauvaises. Peu importe. Je me rappelle du sable, du soleil et d’une nuit aussi, lors de cette novillada nocturne, hors norme. Du sang, des cris espagnols lancés par des gascons hâbleurs, de l’habit de lumière, du dos cambré et des paillettes. Nouvel univers découvert lors d’une pentecôte à Vic. On sent la violence inhabituelle, esthétisée, qui éclate parfois dans une flopée de sang. Pas de moment de duende mais l’appel poétique de cet étrange instant. Si elle est poétique, l’image ne peut se réduire à la surface plane d’une représentation quelconque. Elle se déploie dans l’imaginaire, à la fois origine et effet, écho du désir de parler, de dire ce qui est, a été et sera. Elle prend sens au cœur de l’intime, se chargeant de références multiples. Ainsi l’image de la corrida peut-t-elle évoquer tour à tour la mort, la passion, la douleur, la création, la temporalité. L’image n’est pas seulement le lieu de la représentation du monde. Elle est aussi l’espace de la création d’un monde à travers le langage. La connaissance passe alors non pas dans la re-connaissance mais dans la découverte. L’image présente une vision intérieure avant de re-présenter. Elle n’est donc plus l’étape finale d’un processus de recherche mais le premier pas d’une création à venir. L’image verbale, et plus précisément l’image poétique, s’impose à l’esprit et simultanément fait naître une réalité nouvelle. Elle véhicule ainsi un certain nombre de référents tout en échappant à une description nette. Elle exige un effort de pensée pour la définir tout en échappant à une caractérisation exhaustive. Image de pensée, image imaginaire qui n’offre aucun support réel au regard inquisiteur. Elle se situe dès lors dans l’évocation, porte ouverte à de multiples interprétations. L’image poétique permet de dégager une nouvelle vision du monde. À l’opposé de la catachrèse, son sens ne s’épuise pas avec son usage. Elle ne cesse d’être réactualisée, produisant du sens pour chaque récepteur. L’image mentale est ainsi une esquisse, entre-deux de la pensée et du dessin. C’est en ayant des contours flous qu’elle garde sa valeur créatrice, en étant un appel et non pas un décret. Le duende, c’est aussi cette image poétique, ce ça : L’amour, le bonheur, la beauté, pardonnez-moi si je parle patois, c’est ça : c’est quand ça passe. Quand sont ravis, par une étrange brûlure, le cœur et l’âme. Quand quelque chose en vous s’enfle et se brise. Quand la ferveur tremble à son faîte et s’éblouit et meurt. Quand l’abcès de douleur et de bonheur mêlés crève sous un coup de rasoir et que le cri de souffrance et de délivrance aussi. Quand ça (mais quoi?) passe et vous déchire. (Cau 1990, 217)
On reste pantois. Voilà une définition qui tourne sans dire, qui fait ressentir. Le duende visite, acte de création qui surgit mystérieusement, au cœur du chant flamenco ou dans une passe de Rafael « El Gallo ». Le duende prend corps, il est incarné sans être une incarnation d’un au-delà supérieur. Il appartient à l’immédiat, à l’instant qui ne cesse de s’évanouir. Dire que la grâce illumine, c’est affirmer qu’elle porte la lumière sur quelque chose. Selon la théologie chrétienne, la grâce divine change l’être même qui la reçoit en l’accueillant dans la révélation même. Le duende naît et meurt dans l’instant qui suit. Ou il habite le chant, le toreo, pour un temps. La grâce épouse la perfection dans des pas de danse, dans la solitude éclairée. Le duende n’est jamais parfait car il ne connaît pas d’achèvement. Il n’y a pas un duende suprême à atteindre, chaque duende étant unique. À une grâce universelle qui descend dans une personne choisie s’oppose un duende qui surgit au cœur de la particularité d’une rencontre, celle de l’artiste avec l’autre. Retour tauromachique, on est dans les gradins. El paseo, la fierté se lit sur les visages, sur les corps. On l’expose ce corps, on le montre sous tous ces angles, dans ce vêtement de paillettes. Car c’est aussi de cela qu’il s’agit. Du corps dans sa beauté et dans la laideur, dans sa chair. La corne qui troue la poitrine, le râle, la mort. La peau transpercé et la peur.
Le temps de quelques passes, voir l’union de l’homme et de la bête. Quand on lit les récits de matadors, on a le goût amer du fugitif dans la bouche. Un moment de duende où le génie éclate, disparaît et ne revient jamais. Avec le duende, on reconnaît, se jouant des Lumières, que l’homme est un fou, que tout homme est fou, que la passe est belle, que ce toreo fascine. Pour Lorca, le duende tire ses racines de l’omniprésence de la mort dans la culture espagnole. La tauromachie célèbre ainsi l’horreur de la mort violente et sa beauté. Elle réintroduit cette mort honnie, cette mort sale qui nous fait disparaître. Une mort qui prend place dans le domaine de l’attente, celle du duende, celle du torero, celle du public. Les peones qui assistent le matador dans son travail veillent, La tauromachie semble un rite cruel. On remonte aux sacrifices des arènes romaines, aux exploits crétois. La mort et le sang. Ils prennent part à la Fiesta Nacional, sans eux, une corrida laisse une trace inachevée, la fin manque. Ce n’est pas la mise à mort qui est acclamée, c’est la façon dont on a mis à mort. Tout comme les piques dont on assaille le taureau pour l’affaiblir. Les picadors qui charcutent sont appelés cocineros. La barbarie est esthétisée pour pouvoir être vécue. Voir une corrida, c’est aussi accepter la folie et la fureur qui nous habitent. On le dit, l’argent gouverne le petit monde de la tauromachie, c’est son ambiguïté. L’idéalisation est impossible car on se trouvera toujours en face d’un pantin, parce qu’on nous parlera encore des échecs de Sébastien Castella, torero contemporain, de son mauvais entourage. Loin de se complaire dans un monde poétique, la tauromachie n’hésite pas à rouler dans la boue et à s’inscrire ainsi dans le monde. Il ne s’agit plus des tours d’ivoires de nos départements universitaires, de discussions restreintes entre aficionados. Si tu paies, tu peux voir une corrida. La tauromachie rétablit l’acte dans l’art. Elle réhabilite le savoir-faire et le faire de l’art, mélangeant la technique, la séduction du public, l’inspiration artistique. Et c’est au milieu de cette boue que surgit le duende :
Pepe Luis Vázquez ne nous dit pas comment le public a vécu cet instant d’inspiration. Si on en croit son récit, le duende n’est chez lui pas même conscient. En dormeur éveillé, il torée mieux que personne, mettant toute sa technique au service de son art. On retrouve dans sa description la dimension de la grâce dont parle Kleist. Le matador semble être autre part, agi telle une marionnette. Et pourtant il n’est ni une marionnette ni un automate. Il est dans « une espèce de rêve » où la maîtrise est telle qu’elle s’oublie. Si le torero évoque cet instant de bonheur profond que furent cette faena et cette estocade c’est bien pour illustrer le duende. L’estocade, c’est le coup d’épée qui doit mettre à mort. La mort, celle dont parle Lorca, celle qui règne sur la culture espagnole. Écrire sur le duende mène à l’écoute des sons noirs, « los sonidos negros » (Manuel Torres cité par Lorca 1984, 91), incite à déranger la grâce, bousculer l’inspiration divine pour faire voir autre chose. C’est aussi dire qu’une notion si particulière, ancrée dans un territoire, peut résonner au-delà. Alors que la grâce appartient au bien, le duende semble se jouer des distinctions mythiques. Le mal, le bien, la beauté, la laideur, ces notions semblent ne pouvoir qu’amputer la définition du duende. Se mettre à l’écoute d’un mot si étrange, peut-être ne pas comprendre mais sentir, percevoir et s’approcher pas à pas.
Illustrations: extraites de Francisco de Goya: "La Tauromaquía", cycle de 33 eaux-fortes et aquatintes (1815). Bibliographie
Cau, Jean (1990) : Les Oreilles et la Queue, Paris : Éditions Gallimard
Kleist, Heinrich Von (2007) : Über das Marionettentheater, Heilbronn : Kleist-Archiv Sembdner, Internet Editionen |
| < Prev | Next > |
|---|

Aux antipodes des passions de l’âme, la grâce rayonne et illumine pour un temps. En s’appuyant sur le privilège donné à l’âme sur le corps, elle évoque une absence de corporéité ou une maîtrise parfaite de celle-ci. Que faire dès lors de ce concept si l’on s’éloigne de ces distinctions traditionnelles? S’il n’y pas plus péché originel, si la chair n’est pas impure, que reste-t-il de la grâce? Il y a le duende, non pas reste mais autre, « el espíritu oculto de la dolorida españa » (Lorca 1984, 90), celui dont parle Federico García Lorca dans sa conférence Teoría y juego del duende. Instant enchanteur de douleur et d’émotion qui submerge l’artiste et l’assemblée. Le duende qui gît dans les eaux troubles éclabousse la blancheur de la grâce. Réfléchir sur le duende et sur ce qui le différencie de la grâce, c’est penser une notion qui tire ses racines de la tradition andalouse et qui remet en cause tant les présupposés de la morale chrétienne que la philosophie moderne européenne. Parler du duende, c’est donc reconnaître le paradoxe d’une notion profondément liée à une culture qui permet cependant de comprendre cet instant, point éphémère d’un espace commun.
Faute de le vivre, je peux rêver sur cette notion, partir de cette image pour bousculer la grâce. Écrire non pas sur le duende mais sur son rêve, faire d’une image poétique le point d’ancrage pour des découvertes éphémères.
les toreros qui ne toréent pas restent appuyés sur la barrera, prêts à intervenir. Domaine de l’attente et donc du désir, espace couvert de poussière, où la marionnette tourbillonne, où le souffle apparaît. On meurt au soleil ou dans l’ombre de la barrera, dernier espace protégé. On donne tout, pour un instant magique.