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L'Oubli de Platon Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Friedrich Kittler (Berlin)   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Que sais-tu de l’Odyssée ?
Plus grand chose. 1100 ans sont passés,
Depuis que je l’ai inventée. »
José Borges, El immortal

 

 

L’anamnèse (ou réminiscence) platonicienne est une déformation d'un mot et d'une chose procédant d’un ancien enseignement qu’il nous faut avoir en tête à chaque fois que Socrate utilise ce mot. Cet enseignement, c’est celui de Pythagore.

Quand Pythagore arrive dans le sud de l’Italie, il prétend avoir été plusieurs hommes dans des vies antérieures, plus tôt encore plusieurs animaux et même un héros de Homère. Pourtant, à l’inverse de l’amnanèse cosmologique de la métempsycose (d’après l’élégante interprétation de Japser Svenbro), dans l’anamnèse verbale, ce sont les esprits qui intègrent les récitants. L’épisode de Pythagore sur son lit de mort est passée à la postérité : il ne ressentait plus rien, mais il commença soudain à réciter les vers de Homère sur la mort. Ainsi, du point de vue de Pythagore, la réminiscence a des implications totalement différentes. Pour ce dernier, les esprits du passé revivent seulement dans le contexte de la performance. Grâce aux possibilités infinies des variations de l’alphabet grec (qui peuvent être transcrites phonétiquement au travers de la langue et de la musique) il en ressort toujours quelque chose de nouveau.

Chez Platon, c’est cette dimension de la relation entre l’écrit et le lu, entre le chant et la performance que l’anamnèse détruit. Parce que pour lui, l'anamnèse ne saurait être autre chose qu’une réminiscence muette, habitant dans l’âme et qui peut seulement être énoncée quand la « sage-femme » adaptée (Socrate, dans ce cas) la fait naître.

L'esclave de Ménon

L’exemple le plus connu d’une telle mise au monde est contenue dans la parabole de l’esclave dans le dialogue du Ménon. Socrate invite Ménon à appeler l’un de ses esclaves pour lui poser des questions sur la géométrie, afin qu’il résolve le problème de la réduplication du carré. Après que l’esclave ait tout d’abord tenté de doubler respectivement les côtés (d’où ressort une mutiplication par huit et non par deux), il en arrive enfin, grâce aux questionnements, réfutations et approfondissements continuels de Socrate, à comprendre qu’il doit doubler les diagonales avec elles-mêmes, autrement dit multiplier la racine des côtés avec elle-même.

Platon se sert uniquement de cette parabole pour démontrer que chaque être humain (même sans connaissance en géométrie) est capable d’employer les idées éternelles de la géométrie, puisqu’il est supposé toujours retrouver ses souvenirs personnels d’avant la naissance. L’unique condition est la connaissance du grec, qui garantit les capacités du Logos.

La scène de l’esclave a été commentée de nombreuses fois et on l'a considérée comme la scène originelle de la métaphysique platonicienne. Je voudrais pourtant interpréter le passage différemment en me réfèrant à la fin bien trop rapide et transitoire : « Cette ligne, que nous traçons d’un angle à l’autre dans chaque carré, ne les coupe-t-elle pas en deux parties égales ? » Or, cette ligne, - et Platon devra l'admettre - a un nom, que Socrate prononcera: « Cette ligne est ce que les sophistes [hoi sophistai] appellent la diagonale » Socrate laisse entendre que le nom est contingent, mais ses conséquences ne le sont pas : « Si tel est son nom, c’est la diagonale qui selon toi engendre l’espace double ? – L’esclave : C’est bien cela Socrate. »

Des liaisons transversales

Après ce long exemple, la conclusion arrive alors rapidement car sur ces mots, l’esclave est délaissé. Pourquoi un tel changement ? Revenons à ce mot conclusif qui est précisément un terme technique: la diagonale – la ligne donc – qui relie deux angles opposés. De la même façon qu’il s’était déjà référé à la métempsycose pythagoricienne en relation avec la dimension cosmologique de l’anamnèse, il se réfère à ce concept déjà établi par les savants en relation avec la dimension des théories de la connaissance. Les savants dont il est ici question ne sont autres que les pythagoriciens, sans qu’ils soient cités explicitement, de qui provient l’entière argumentation.

Le terme de diagonale n’appartient pas à l’empire des termes éternels, c’est un mot établi historiquement à l’« extérieur » du discours. Au contraire des Babyloniens, qui savaient calculer les angles sans jamais posséder un terme approprié, les Grecs (dans ce cas, les pythagoriciens) font une avancée décisive. Ils ont ainsi pu ouvrir le discours à la géométrie des angles et ont créé un mot pour cela. De la généralisation du mot genou (goné), ils ont formé (et Johannes Lohmann le rappelle) le mot pour angle, ainsi la ligne qui passe "au travers du goné" est la dia-gonale.

La démonstration entière de la réminiscence par Platon repose ainsi sur une opération qu’il n’a pas inventée lui-même, mais qui lui a été transmise. S’il est exact que la théorie de l’anamnèse pose la première pierre de la métaphysique, il faudra y lire en même temps également une politique de la damnatio memoriae selon laquelle l’héritage de Pythagore passe à l’ombre. L’acte fondateur de la reminiscence est un oubli.

 

 

traduction: Pierre Douphis

 
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