| Atopia: Paradis Perdu? |
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| Écrit par Cecilia Gondard (Paris) | |
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Jusque dans les années 1950, l’Archipel des Chagos était un paradis paisible au milieu de l’Océan Indien ; sa population était en grande partie composée d’habitants indigènes. Toutefois, des politiques internationales et des intérêts militaires ont transformé leur Paradis Perdu en quelque chose proche de l’enfer. Le magnifique lagon et l’île des Chagos couverte de palmiers appelée Diego Garcia servent aujourd’hui de site à une base militaire majeure et les habitants ont disparu de la surface de l’archipel. Néanmoins, ils continuent de se battre pour leur terre natale et rêvent toujours de reconstruire leur anachronique Paradis Perdu.
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L’Archipel des Chagos est un groupe de 65 îles situé au milieu de l’Océan Indien, près de l’équateur, au sud des Maldives et à 1900 miles de l’île Maurice. Diego Garcia est la plus grande et la plus méridionale des Iles Chagos. C’est un atoll de corail en forme de U situé à peine au-dessus du niveau de la mer. Ce nom a été donné aux îles après le passage des explorateurs portugais, qui furent les premiers à fouler le sol de Diego Garcia et du reste de l’Archipel à la fin du 16ème siècle (Chagos vient du mot portugais Chagas). En 1776, des colons français obtinrent des concessions territoriales et furent autorisés à y introduire des esclaves africains. Dans l’archipel, les atolls de Peros Banhos et de Salomon furent transformés en léproserie. On mit aussi à profit les îles pour produire des noix de coco et pour planter du copra. Comme on transformait alors le copra en huile, les Iles Chagos furent appelées les Iles de l’Huile. D’autres ressources naturelles étaient exploitées pour l’usage local, comme les tortues, les oiseaux de mer, les poissons et le bois… ou étaient exportées vers l’Ile Maurice, Madagascar et La Réunion. Après les guerres napoléoniennes, les Français perdirent l’île Maurice, celle de Rodrigue et les Iles Chagos. Elles devinrent la colonie britannique de Maurice. Pendant le 19ème siècle la Marine Royale Britannique régna sur l’Océan Indien. On appela cette période la « Pax Britannica ». Parmi toutes ces îles, seule Maurice fut utilisée comme escale sur la route des Indes. La population ne cessa de croître. A la croissance démographique naturelle il fallait ajouter les effets de l’immigration de travailleurs provenants d’Inde, de Maurice et d’Afrique. En 1900, Diego Garcia pouvait se targuer de posséder plusieurs usines de copra prospères, une halte d’approvisionnement en charbon pour les navires en route pour l’Australie, une église, un hôpital, une prison, un petit chemin de fer, des maisons de style colonial français et environ 500 habitants. La compagnie devait aussi assurer aux travailleurs et à leur famille un service de soins de santé minimal. Les habitants, les Ilois, développèrent leur propre société, qui avait ses propres lois. On dit que cette société fonctionnait sur le mode matriarcal et comportait un système d’ « unions libres ». Ils gagnaient suffisamment d’argent pour se rendre à Maurice une fois par an. Le reste de l’année ils étaient coupés du reste du monde, dans un paradis perdu au beau milieu d’un océan oublié. La vie de ces îles demeura paisible jusqu’à la décolonisation. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Diego Garcia devint un port naval relativement important, lorsque le Japon envahit Singapour et projetait de s’emparer des Maldives, des Chagos et de Maurice. Tandis que Maurice obtenait son indépendance en 1968, une nouvelle colonie comprenant les Iles Chagos fut créée en 1965 : le British Indian Ocean Territory (BIOT). Malgré la résolution 1514 des Nations Unies sur la décolonisation et la division de l’opinion publique mauricienne, l’île accepta de la Grande-Bretagne une compensation d’un montant de 3 millions de livres. Elle devint officiellement indépendante le 12 mars 1968, en dépit de la résolution 2066 XX adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies en décembre 1965 qui stipulait que la Grande-Bretagne ne devait entreprendre « aucune action qui soit susceptible de morceler le territoire de Maurice et de porter atteinte à son intégrité territoriale ». Depuis, Maurice a constamment plaidé dans les forums internationaux pour le « retour » des Chagossiens au sein de sa souveraineté, étayant sa réclamation de références au droit national et international. Pourquoi la Grande-Bretagne a-t-elle violé des règles fondamentales du droit international pour conserver quelques îles à l’intérêt économique limité et situées au milieu d’un océan lointain ? En février 1964, des discussions eurent lieu entre les gouvernements anglais et américain sur l’installation d’aménagements de défense américains dans l’Océan Indien. Les Etats-Unis décidèrent tout d’abord d’utiliser l’île d’Aldabra. Mais comme cela aurait perturbé la vie des animaux protégés présents sur l’île, ils choisirent finalement Diego Garcia. A l’époque il était évident que la base militaire et les Ilois ne pouvaient cohabiter sur l’île. Le 30 décembre 1966 les autorités britanniques signèrent avec les Etats-Unis un contrat de défense : elles leur louaient le BIOT pour raison de défense pour une période de 50 ans, avec la possibilité de prolonger ce bail de 20 ans. The Independent révéla que le gouvernement britannique avait reçu des Américains la somme de 5 millions de livres pour rendre les îles propices à la construction d’une base. Depuis ce jour, les Ilois, impuissants, ont été chassés des îles et l’atoll principal a été changé en base militaire. Pourquoi y a-t-il une base militaire sur Diego Garcia ?
Les îles paradisiaques ont été victimes de leur situation stratégique. Au cours des années 1960 et 1970, les Etats-Unis craignaient que la Chine et l’URSS ne menacent le golfe Arabique dans le but de couper l’approvisionnement en pétrole de l’Ouest. C’est ce qui justifia la décision de construire une base proche du Moyen-Orient. En conséquence de l’application de la Doctrine Carter (les Etats-Unis étaient prêts à recourir à tous les moyens, y compris militaires, pour « maintenir la liberté de commerce » pour l’approvisionnement en pétrole américain), Diego Garcia, d’un centre d’information, devint peu à peu une base militaire entre 1966 et 1973. Tandis que l’URSS renforçait ses positions militaires dans l’Océan Indien, les Etats-Unis et l’Angleterre installèrent un centre de communication basé sur la transmission par satellite. Après le mouvement de radicalisation islamique qui débuta dans les années 1970 et après le premier choc pétrolier, la base militaire devint opérationnelle. Le Sénat opposa ensuite son veto à l’allocation de fonds pour la base et le 25 juin 1975 débutèrent des audiences au sein du Congrès américain pour « examiner les raisons pour lesquelles les Etats-Unis avaient décidé d’essayer de développer des aménagements de soutien pour la base sur l’île de Diego Garcia » et pour en savoir plus sur le sort réservé aux Ilois. Le Sunday Times révéla que les Etats-Unis avaient offert à l’Angleterre un rabais de 11,5 millions de dollars sur des sous-marins Polaris pour l’aider à renforcer le BIOT. Mais on eut tôt fait d’oublier l’affaire et la base se développa de 1976 jusqu’à la fin des années 1980. En avril 1981, Diego Garcia fut la base utilisée par les forces américaines comme relais pour la mission de sauvetage des otages américains en Iran. Elle pouvait accueillir des avions, 4000 marines américains et 60 travailleurs mauriciens. Pendant l’attaque aérienne contre l’Irak le 18 janvier 1991, les B-52, qui bombardèrent des points stratégiques clés, avaient décollé de Diego Garcia. En outre, les navires utilisés pour assurer le respect de l’embargo venaient de Diego Garcia. Aujourd’hui, Diego Garcia accueille 1700 militaires et 1500 travailleurs civils sous contrat. Officiellement, l’île est une base militaire commune, mais en réalité seulement 50 troupes sont britanniques. Les contingents de la Marine et de l’Armée de l’air sont très importants au sein de la base. Celle-ci est actuellement capable de manœuvrer des navires-citernes KC et des bombardiers B-52 et F-111. Le pittoresque lagon bleu peut manœuvrer 45 navires de guerre à la fois ou même des sous-marins tridents. Diego Garcia est avant tout une énorme réserve militaire. Mais l’on ne doit pas oublier ce qu’elle était avant. C’était une île recouverte de palmiers au milieu d’un splendide archipel, avec une météo idyllique et de pacifiques habitants indigènes. Mais le pire moment de l’histoire de l’archipel était encore à venir. Pourquoi n’y a-t-il aucun Ilois sur Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon ? Comme il n’était pas réaliste de développer des activités militaires sur une île où résidaient des civils, le BIOT Immigration Act de 1971, également appelé l’Ordonnance, a légalement dépeuplé les Chagos. Les objectifs de l’ordonnance relative à l’immigration étaient les suivants : a. De fournir un pouvoir légal pour expulser les personnes qui ne consentiraient pas à partir ; b. D’empêcher les personnes d’entrer ; c. De maintenir la fiction selon laquelle les habitants des Chagos ne constituent pas « une population permanente » ou « semi-permanente ». D’après la mission d’enquête de l’ONG Southern Human Rights, « Entre 1965 et 1973, toute la population des Chagos, c’est-à-dire quelque 2000 personnes, fut évacuée de force, 1400 vers Maurice et 600 vers les Seychelles ». Le professeur Carlson Anyangwe, un expert international de la législation des Droits de l’Homme, qualifie ce dépeuplement des îles de « déportation massive ». Il souligne que « des atteintes graves et désastreuses ont été portées à leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels fondamentaux, aussi bien indivduellement qu’au niveau du groupe. »
La troisième méthode employée par les autorités du BIOT fut d’interrompre les importations de vivres de 1968 à 1973. Finalement, les autorités du BIOT expulsèrent les derniers Ilois manu militari sur un navire détourné qui faisait initialement route pour Mombasa, le « Nordvaer », en 1973, obligé d’abandonner sa cargaison et laissé échoué à Maurice (photo à gauche). A Maurice, certains Ilois trouvèrent un emploi, comme docker ou domestique, ou se livrèrent à la prostitution. La plupart eurent à faire face à un chômage massif et à la discrimination, parqués dans les bidonvilles de Port Louis, capitale de Maurice. Par exemple, Mrs Talate, une mère de famille chagossienne, fut exilée à Maurice en 1972 dans des conditions si dures que deux de ses six enfants moururent au cours des six premiers mois. De 1973 jusqu’à aujourd’hui, ils ont demandé à retourner sur leur terre natale et réclamé une indemnisation pour pouvoir survivre et s’adapter à la société mauricienne. Ces réclamations ont été menées par le biais de pétitions, d’associations (le Comité Ilois Organisation Fraternelle, le Joint Ilois Committee, le Front National de Soutien aux Ilois, le Chagos Refugee Group), de manifestations et de grèves de la faim. En 1973, le gouvernement britannique leur fit don d’un chèque d’un montant de 650000 livres qui « affranchissait pour l’avenir le Gouvernement de Sa Majesté de toute obligation » et proposa aux Ilois 1,5 millions supplémentaires à la condition que l’affaire soit abandonnée et que les Ilois acceptent une « clause de non retour ». On ne recueillit pour cette dernière indemnisation que 1000 signatures, car certains comprirent ce que signifiait la « clause de non retour ». Le gouvernement de Maurice était censé faire don d’un terrain de 1 million de livres, mais il semble que les Ilois n’aient rien vu venir. Finalement, une compensation de 4 millions de livres fut donnée par le gouvernement britannique au gouvernement mauricien comme « règlement complet et définitif », mais les Chagossiens ne reçurent la somme que plus tard, après une période d’inflation. Aujourd’hui, les Chagossiens paraissent divisés relativement à leurs revendications. Certains Ilois réclament des indemnisations supplémentaires et semblent attendre une protection de la part du gouvernement mauricien. Mais la souveraineté de Maurice signifierait-elle la fermeture de la base militaire ? Mr. Paul Bérenger, célèbre homme politique mauricien ayant toujours plaidé pour le retour des Iles Chagos au sein de la souveraineté de Maurice, a déclaré : « Nous ferons les mêmes propositions à nos amis américains et ce, je l’espère, avant le prochain sommet du Commonwealth qui se tiendra en Australie en mars 2002 ». Le Chagos Refugees Group réclame le retour des réfugiés à la terre natale. Son leader, Mr. Olivier Bancoult, a gagné une affaire en justice contre la Cour Suprême Britannique pour que l’Ordonnance soit abrogée ou invalidée. Le 3 novembre 2000, la Cour Suprême de Londres décida que « les Ilois doivent être gouvernés : non mis à l’écart ». La Cour a également réaffirmé leur droit à retourner sur leur terre natale. Les « études de faisabilité » menées sur leur retour possible ne concernent que les îles périphériques, pas Diego Garcia. Les Chagossiens ne pourront en effet pas retourner sur Diego Garcia tant qu’il y aura une base militaire sur l’île. Le 20 mai 2001, les Chagossiens devinrent officiellement citoyens britanniques. Le Chagos Refugees Group (CRG) s’en déclara satisfait, mais non le Chagossian Social Committee (CSC) ; quoi qu’il en soit, cela leur permet seulement de se rendre à Londres. Toutefois, le désaccord au sujet de leur nationalité met en lumière un vrai problème d’identité, lié à leur reconnaissance. La base a-t-elle une chance d'être fermée au cours des prochaines décennies ? Diego Garcia se situe à une distance d’un peu plus de 3000 miles de l’Iraq et est encore plus proche de l’Afghanistan. Les B-52 disposent d’une autonomie de combat sans avoir besoin de se ravitailler en carburant qui est, au maximum, de 8800 miles, et ce sont eux qui furent utilisés au cours de l’opération « Renard du Désert » en 1998. Depuis le 17 octobre 2001, les Etats-Unis se sont encore servis de Diego Garcia pour lancer leurs attaques de bombardiers B-1 et B-52 contre l’Afghanistan. Le 7 novembre 2001 la journaliste britannique du Sunday Telegraph Simone Winchester visita Diego Garcia et arriva à la conclusion qu’il s’agissait de la plus grosse base militaire américaine du monde. Elle vit plusieurs sous-marins nucléaires, des douzaines de chars, des missiles, des camions, des destroyers, des bombardiers, etc… La coalition entre Islamabad et Washington, qui vit le jour lors de la guerre contre les Talibans, pourrait empirer les mauvaises relations qu’entretiennent déjà l’Inde et le Pakistan. Le possible conflit nucléaire qui pourrait en résulter serait une grande menace pour la paix dans l’Océan Indien. Les Etats-Unis justifient la présence d’armes nucléaires sur Diego Garcia en alléguant qu’il s’agit d’une force dissuasive à même de prévenir ce genre de conflit nucléaire. La présence d’armes nucléaires sur Diego Garcia va à l’encontre de la résolution 2832 (XXVI) de décembre 1971 sur la création de la Zone de Paix de l’Océan Indien (en faveur de laquelle la France, l’Angleterre et les Etats-Unis n’ont pas voté, ayant tous trois des bases militaires dans cet océan). Cette résolution fut aussi défendue dans les années 1960 par des mouvements de non-alignement et des Etats limitrophes comme le Sri Lanka, pour mettre un terme à la militarisation de l’Océan Indien et transformer le concept négatif de « vide du pouvoir » en concept positif de Zone de Paix. C’est de cette façon que des îles paradisiaques furent changées en base militaire.
Peut-on espérer que les Chagossiens retrouveront un jour leur terre natale ? « On a pensé que les bombardiers de pointe [B-2] (…) partaient en direction de l’île de Diego Garcia, dans l’Océan Indien, et que les bombes étaient larguées par des B-2 furtifs qui décollaient de Diego Garcia avec d’autres avions de combat », ont déclaré les experts. On ne sait toujours pas précisément dans quelle mesure la base militaire de Diego Garcia fut utilisée, ou ne le fut pas, pendant la guerre en Iraq. Toutefois, d’après la « National Security Strategy » des Etats-Unis, d’autres guerres ont été prévues. Il est donc peu vraisemblable que l’Océan Indien soit bientôt démilitarisé et il y a peu d’espoir que ferme la base de Diego Garcia. Le jugement de la Cour Suprême britannique débordait le cadre d’un simple problème judiciaire : il constituait une reconnaissance de l’identité des Chagossiens, qui est liée à la terre sur laquelle vivaient leurs ancêtres. Néanmoins, que reste-t-il désormais ? Une jungle, un cimetière abandonné, des maisons vidées de leurs occupants ? Les habitants de l’île vivaient des plantations de noix de coco, mais Mr. Battle a déclaré qu’il n’y avait aucune chance qu’ils puissent se réinstaller sur l’île dans un futur prévisible. Leur espoir de vivre à nouveau comme ils en avaient l’habitude est-il réaliste ? Rêver de retrouver leur ancienne vie est-il réaliste ? Aujourd’hui, il y a des bombardiers qui survolent peut-être ces îles paisibles ; il y a des zones interdites comme Diego Garcia ; il n’y a pas de plantation, aucune compagnie pour se charger d’un centre de soins de santé et aucune importation de vivres. Leur paradis anachronique semble malheureusement appartenir au passé. Mais peut-être y a-t-il maintenant un autre paradis à construire là-bas ?
Traduction: Fabien Seguin
Images et informations ultérieures : http://www.chagos.org |
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